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Prose

La traque


 


Voici donc le dernier texte de prose que je remettrai dans mon mon cours d'atelier... C'est supposé être une réécriture, mais bon, la définition du terme donnée par ma prof est tellement large que ça pourra compter. Mettons que c'est une synthèse.


 


Mettons que je m'en viens trop conceptuelle pour m'endurer, mais bon, j'avais pas le temps de pas céder à la facilité.


 


.


 


Depuis deux semaines j’avais l’impression de vivre sans arrête ma dernière seconde tellement il faisait chaud, puis la noirceur est tombée, un vent très frais s’est mis à souffler du sud. Un reste d’ouragan s’est engouffré dans ma chambre, par la fenêtre qui restait ouverte en permanence. Même en dehors des périodes de canicule, l’été me fait suffoquer, je le déteste, ce n’est pas par mauvaise foi. J’évite de sortir pendant le zénith, même avec de la crème solaire FPS 30, je rougis, je brûle vive; si je néglige de porter un fichu ou  un chapeau, j’attrape une insolation, je suis malade trois jours, la fièvre monte, le mal de tête, le vertige. Je suis allergique.fficeffice" />


 


Le bruit du vent dans les rideaux m’a réveillée, selon mon estimation, vers sept heures. Dehors, il tombait déjà quelques gouttes, il allait bientôt pleuvoir à siaux. J’ai tiré le rideau, sans refermer la fenêtre. Je ne pouvais renoncer à ce courant d’air. Je me suis rendormie.


 


Je planifiais aller faire mon marché aujourd’hui. À huit heures et demie, je ne peux plus dormir, il tonne et il pousse du sol de gros éclairs que je vois surgir d’entre les blocs dans un bruit de fracas, tout proche. Il est passé huit heures et il fait noir encore : quand un éclair illumine la rue, toutes les couleurs semblent plus vibrantes, le rouge profond de la brique mouillée, le vert de l’herbe, le jaune serein d’un petit cabriolet Geo stationné juste en face.


 


Quand j’avais dix ou onze ans et qu’une tempête comme celle là éclatait, je sortait en maillot de bain et en short de nylon, nu-pieds, j’allais marcher sur le gazon détrempé, c’était comme un coussin très dense, de la même texture que les matelas de gymnastique sur lesquels on faisait des culbutes durant les cours d’éducation physique. Au bout de notre terrain le sol s’affaissait un peu pour former une rigole sensée empêcher l’eau de s’accumuler sur notre terrain. Dès qu’il en tombait trop d’un seul coup, elle débordait. Le courant lavait l’herbe de toute cochonnerie. J’aimais me coucher sur le dos, au fond de la rigole, et me dire que c’était mon bain.


 


Je décide de me lever et de me rendre à la fruiterie tout de même, après avoir bu ma tasse de café, la première depuis l’arrivée de la chaleur. En été, même lui me tue. J’enfile une paire de sandales de plastique, un haut de survêtement. Je sors sous la pluie chaude, dont l’intensité a diminué, c’est agréable. Personne d’autre ne marche sur la rue. Tout le monde profite de l’obscurité pour dormir plus tard. Ce que des projets de vacances ont obligés à se lever plus tôt s’enfonce dans la morosité. Alors que tout le monde exulte et envahit les rues de la ville pendant que je suffoque, je l’ai à moi toute seule et je jouis de ma vengeance parce que je sais qu’elle sera de courte durée.


 


Derrière la maison, de l’autre côté de la rigole, s’étendait un champ où on laissait pousser l’herbe. On le coupait en août, et pendant deux jours j’éternuais, en proie à une autre fièvre, celle des foins. La nature était dure avec moi. Mais tant que les graminées restaient debout, mes allergies restaient en  contrôle. Après le souper je m’enfonçais dans le champ, et une fois assez éloignée de la maison, du chemin qui séparait la plaine en deux, j’écrasais l’herbe sur un mètre carré, je m’assoyais, déposais mon sac à dos, en sortait une boite de concentré de jus fruit   piquée dans le congélateur, une cuillère, deux ou trois Players volées à mon père, un stylo bille et un petit cahier à couverture cartonnée équipé d’une petit cadenas en laiton. Autour de mon cou, sur une chaîne en argent toute oxydée, je portais la clef, à travers cinq six autres breloques, une petite bague de bébé, des épingles de sûreté.


 


Seuls les libanais ne se laissent pas abattre par la température, ils continuent à sourire, et à la vue d’une jeune fille aux cheveux aplatis par l’averse, aux vêtements humide devenus moulants, il font exprès pour dégager deux fois plus de chaleur, ils sourient plus grand, ils la touchent, même, ils prennent la cliente par les épaules, ils la guident à travers la magasin :


-         Cilantro ? Suivez l’odeur Madame…


Ils accompagnes le trajet d’un monologue, ils la plaignent d’avoir eu à sortir ce matin là, elle doit avoir froid, elle a pas de parapluie la jeune fille ? Elle aime se faire mouiller ?


 


Mes souvenirs d’enfance n’incluent presque jamais d’amis. Peut-être que c’est moi qui, de mon point de vue d’enfant-adulte, romance, arrange les éléments de mon passé. C’est peut-être pour justifier que je prenne encore beaucoup pour cette petite fille qui elle, aimait par-dessus tout se prendre pour un animal sauvage, dénué de la faculté de parler. Je m’exerçais à marcher doucement, sans faire craquer l’herbe sèche et les petites branches sous mes pieds : il faut déposer le talon, puis le côté extérieur du bien, millimètre par millimètre, sans brusquerie, puis se propulser avec la plante du pied, qui aura touché le sol  en dernier le moins longtemps possible. Il faut maintenir très bas sont centre de gravité, lever assez haut les genoux pour ne rien accrocher, rester attentif et prévoir, à chaque pas où on posera le pied, garder le regard bas, sur la ligne d’horizon. Même technique pour les chasseurs de cervidés que pour les soldats chasseurs de vie : la traque. Impossible de réfléchir à quelque chose de constructif quand on est ainsi concentré sur son parcours et son entourage. En fait je ne voyais et je n’étais  que ce paysage, l’extension du sol où des dizaines de racines d’arbre s’enchevêtraient, je faisais partie de ce bosquet qui s’élevait comme une île au milieu du champ. Un affleurement de roc qu’il aurait coûté trop cher de faire exploser. On ne pouvait by semer de plantes, on y laissait donc vivre les arbustes et de petits arbres, érables rouges et trembles qui ne grandissaient plus, mais surtout des chèvrefeuilles et des aubépines, en buissons très serrés, difficiles à traverser si on ne connaissait pas  les passages secrets qui débouchaient sur ce qui était comme mon salon de pierre. J’escaladais les minis falaises et je m’entraînais à bondir de roche en roche, je restais longuement perchée sur certaines. À travers le quadrillage des branches, je scrutais les mouvements dans la plaine. Je ne distinguais pas grand-chose. Parfois j’apercevais la camionnette du fermier remonter le chemin. Tant qu’il se trouvait dans mon champ de vision, je retenais mon souffle, aux aguets. Quand je ne l’entendais plus, je détalais chez mes parents, et ma terreur, émotion si pure qu’elle se passait de l’intermédiaire verbal, et le vide parfait qui occupait ma tête ce comparait très bien à celui qui habite celui d’un faon.


En ville il suffit de commencer à marcher, de bouger tout le temps et cette paix revient, ce silence complet. Quand réellement je n’entends plus que la circulation ou les discussions des gens, ou dans le cas présent, les torrents qui se sont formés près des trottoirs et qui retournent au fleuve. Je pique à travers un parc qui mène chez moi. Récemment, il a venté fort et certains gros peupliers se sont rompus. On les a débités et depuis ce temps un tas de pitoune occupe la moitié de l’herbe. Je vais m’asseoir en indien sur une souche. J’attends de prendre froid. En rentrant je prendrai une douche bouillante.


 


La ville ressemble au bois. Elle est aussi infinie : un matin on part de chez soi après avoir choisi une direction, on cherche sur sa route des points de repère, on remarque les détails qui distinguent des façades d’apparence toutes identiques. Éventuellement, on découvre un trésor : un escalier de bois entre deux murs, sur lequel le soleil ne plombe jamais, il y fait toujours humide comme dans la sous-sol d’une maison de pierre; un parc minuscule où la pelouse n’est jamais tondue, où on a planté des fougères et des semences de fleurs sauvages; une boutique qui de l’extérieur  a l’air d’un trou à rats, mais dont l’intérieur recèle plein de trésors; des images qui font regretter d’avoir oublié son appareil photo, par dizaines. Ces rencontres enchantent et surprennent autant que celles d’un saule dont les branches invitent à grimper ou d’un de ses trucs impossibles qu’on croise parfois dans les bois : une carcasse d’autobus scolaire, la plus grosse araignée de la province, un sleight, si c’est l’hiver, conduit par un cocher solitaire, qui donne des promenades aux enfants, ou bien une monstrueuse antenne radio dont la tête rouge clignote contre le ciel, alors qu’on croyait qu’elle se dressait dans une autre ville. Aucune émotion ne se compare à celle de s’être rendu tout seul aussi loin de chez soi.     

20.4.06 17:25


Je cherche des problèmes de réécriture et je trouve juste des affaires que j'aime.


Ou bien je fouille dans ce qui est un peu plus ancien et j'ai le goût de vomir.


Sondage : Est-ce que ça vous arrive souvent de renier ce que vous avez fait ? Systématiquement ? Après combien de temps ? Ça dépend ?


Est-ce que je vais commencer à hair tout ce que je vais écrire quelques années après l'avoir fait ?


À quoi ça rime ?


* * *


Petit dialogue que j'ai été contente de relire.


Pour elle je ressemble à un gros arbre pas du tout menaçant. Un arbre. Je l’ai remerciée du compliment bizarre, flatteur en quelque sorte. fficeffice" />


« Ça a l’air que t’es un génie. »


« Qui t’as dit ça… »


« Tout le monde, la rumeur. Mais personne a songé à me dire ça. »


« Quoi… »


Elle a passé une main devant mes yeux. Je me suis retenu pour ne pas la saisir au vol. Je lui aurais sûrement fait mal. J'ai regardé ailleurs.


« Ne fais pas ça. »


« T'es trop bizarre. »


 


On ne me dit que rarement ce qu’on pense de moi. Quand on le fait, c’est qu’on est en rage. Sophie a pris plaisir à me dire mes quatre vérités.


« Tu détestes les gens. »


« Faux. »


« Tu as raison. Ils te mystifient. »


Quand elle avait raison je me taisais.


« Tu as peur des gens. »


Je la laissais parler en fumant mes cigarettes. Je lui en offrais, elle prenait sans dire merci.


« As-tu peur de moi? »

31.3.06 06:43


Ode à la salade


Terre, le printempsfficeffice" />


s’élabore dans mon sang,


je sens


comme si j’étais


arbre ou territoire


s’accomplir en moi les cycles


de la terre


eau, vent et senteur


fabriquent ma chemise


(…)


je sors et siffle sous la pluie,


le feu germe dans mes mains


et alors


j’arbore


un drapeau vert


qui sort de mon âme


je suis semence, feuillage,


chêne qui mûrit,


et alors tout le jour


toute la nuit je chante


(…)


 


Pablo Neruda, « Ode à la fertilité de la terre », Odes élémentaires


 





 


C’est ce que je fais de mieux. Dans la cuisine et dans la vie en général. Seulement les salades. Je me rends à la fruiterie Sami avec mes sacs à provisions, je me fais bousculer par les chinois et cruiser par les commis libanais; je ne me sens pas spéciale, ils les cruisent toutes. Je leur souris, je leur réponds, je leur pose des questions. Comment on cuisine les aubergines miniatures, elles sont tellement jolies, je me pâme, comme devant un bébé n’importe quoi : oooh, un bébé aubergine ! On les saute avec les viandes, ils répondent, les commis démodés de chez Sami chez qui la cruise est tellement naturelle. Ils savent tout : la goyave est prête quand elle est jaune serin, les caramboles le sont quand on serait portés à les mettre à la poubelle. Pas besoin de soliciter leur service, ils se précipitent vers moi pour engager la conversation dès qu’ils m’aperçoivent en train de sourire comme une épaisse devant un étal multicolore. D’autres clients auraient bêtement peur d’eux. J’achète autant de bouffe que je peux en porter, ça me coûte vingt dollars. Je me casse les épaules pour tout ramener, et quand je me sens d’humeur vraiment épanouie je marche jusque chez moi, j’arrive après deux heures, en sueurs, j’ai déjà avalé la moitié du sac de cerises de France et du casseau de fraises.


 


Quand je lâche les sacs sur la table de la cuisine, je me sens assez légère pour partir au vent.


 


Je fais un noeud dans le rideau. J’ouvre la fenêtre même si la ruelle ressemble à un hybride entre un dépotoir et une jungle, jonchée de détritus, meubles, électronique, mécanique, carcasses de chars, jouets, vélos qui pourrissent depuis deux hivers attachés à un poteau avec une grosse chaîne devenue friable à cause de la rouille; mais à travers la cochonnerie, des plantes, plein de sortes de fougère, du lierre rustique assez solide pour étouffer n’importe quelle variété décorative, des orties, mais surtout, le long des clôtures, à l’ombre, une variété sauvage de rhubarbe, immangeable, — j'ai goûté — pareille à celle que je cueillais au bord de la rivière quand j’étais petite. Peu importe si ça pue dehors, la Saint-François sent presque pareil, et comme une ruelle d'hochelaga-Maisonneuve, elle n’accueille sur son rivage que des végétaux constitués pour survivre dans des milieux hostiles.


 


Les salades c’est pour me démarquer de ma mère et de sa mère et des festins qu’elles mettent des jours à préparer avant les réveillons, de leurs pâtés, de leurs tartes, de leurs rôtis, et des plats dont je ne peux pas me souvenir tous en même temps : on ne peut embrasser leurs tables d’un seul regard.


 


Avant de vider les sacs, je mets de l’eau à bouillir pour le thé. J’étale la bouffe sur la table, sors les fruits de leurs emballages de plastique et en fais une pyramide dans le panier. En même temps je surveille la bouilloire. L’eau doit frémir, pas de gros bouillons, pour que l’infusion soit parfaite. J’hésite entre les thés, même si je sais tous les noms et toutes les odeurs, j’ouvre toutes les boites. J’oublie toujours les feuilles dans l’eau et c’est immanquable, en avalant la première gorgée qui râpe la gorge, je pense au grand-père Laroche, qui au jour de l’an passé me décrivait avec autorité le breuvage que toute sa famille consommait à l'année, brandissant l’âge de l’anecdote comme la plus grande preuve de sa valeur :


« Mes oncles qui travaillaient à journée longue dehors pis qui avaient toutes les dents brunes par le thé noir, y le faisaient toujours de même. Y laissaient  la bouilloire sur le poêle toute la journée, y sacraient les feuilles là-dedans pis y les laissaient dans le fond. Quand y’en avait plus, y rajoutaient de l’eau pis encore du thé, y le vidaient juste le soir, pis je peux te dire qu’y a personne qui en est mort… »


 


Personne est mort, l’argument suprême, l'argument irréfutable. Je lui ai dit qu'on ne doit pas laisser le thé vert dans l’eau plus de quatre minutes. Ça avait suffi à ce que son teint d’irlandais vire au rouge et à ce qu’il se lance dans un monologue. Le laisser dix minutes, ça tue pas ! J’aurais répliqué si ça avait pas été de la diplomatie de mon père. Quand lui était plus jeune, au printemps, il allait aux roches avec ses frères allaient, ils partaient dans le champ avec des thermos de Orange Pekoe, les feuilles macéraient là toute la journée. Ils les avalaient avec la dernière gorgée froide. Ils ont surement eu des crampes mais y sont pas morts eux-autres non plus.


 


Il va falloir que je lui demande comment les roches font pour ressurgir des labours en nombre suffisant pour qu’on soit obligé de les ôter chaque printemps.


 


Je décide de faire du thé vert de Yunnan, il goûte la chlorophylle. Le foin.


 


Je partageais avec une amie du secondaire l'intérêt pour toutes les fleurs considérées nuisibles — plusieurs sont comestibles — qui apparaissent au bord des rues, dans les craques de trottoir, celles qui tirent des larmes aux propriétaires zélés : trèfles, marguerites, myosotis, et les petite feuilles en forme de cœur qui goûtent acide et salé, j'ignore comment elles s'apellent. Mais on aimait mieux les pissenlits. On se couchait dans la pelouse, on en arrachait un, on tendait les bras et on plaquait le pissenlit sur le soleil. Il transformait le ciel en tableau psychédélique. Cette fille était ma seule copine à partager ouvertement mon buzz sur la beauté des salades et l’odeur de l’herbe. Les autres riaient de ma gueule et feignaient de ne pas comprendre.


 


J’ai acheté du pissenlit à la fruiterie Sami : pour neutraliser l’amertume de ses feuilles, les plonger dans de l’eau très salée quelques minutes. Une tante m’a enseigné. Entre temps, retirer l’infuseur de la théière.


 


Je hache aussi de la laitue romaine, du raddichio  et d’autres feuilles non identifiées, choisies au hasard parce que je les trouvais jolies. Les salades, c’est ce que je fais de mieux, en cuisine comme dans la vie. C’est ce qui me donne la satisfaction créative la plus complète. C'est ce qui relie à ma famille. Ce qui me rappelle l’amie de qui je me sentais la plus semblable à quinze ans, de qui je me trouve si loin maintenant. La première, en avril, à s’asseoir avec moi dans l’herbe dégelée et séchée par le soleil, entre deux plaques de neige dégoulinantes, au mépris total de ses jeans. Grâce à elle, j’ai pu échapper à l’aliénation définitive. Je ne lui ai jamais connu d’ambitions, elle ne s’infligeait aucune pression, mais elle possédait la capacité d’émerveillement, la folie d’une artiste. Je savais déjà qu’elle ferait une maman idéale. Elle m’a écrit, elle va avoir un bébé. 


*   *   *


Je suis complètement hors de contrôle. Je me ronge les sangs. J'ai plus aucune nuance dans le cerveau. Je me trouve nulle. Je suis persuadée que tous ceux qui comptent un petit peu pour moi sont sur le point de me renier et que je vais échouer ma session. C'est le texte que je vais donner à l'atelier parce que j'ai pas le temps de me revirer de bord. J'ai essayé d'écrire de quoi d'autre et c'est mauvais. De toute façon j'ai deux mille deadlines en même temps que celui là et l'intelligence serait de plus m'en occuper. J'écris ça et je me trouve poche de l'écrire mais je l'écris quand même. Je veux m'enterrer.


 


Cette affaire là date de la semaine passée. Je me sentais super bien.     


 


Je veux même pas m'enterer, c'est trop d'effort.

22.2.06 21:37


Fait divers


Blonde juste comme j'aurais accepté de l'être, aussi pâle et dorée que possible, merveilleuse en hiver avec son vieux manteau crème tout sale sur le rebord des manches, des gants et ses cigarettes de cent millimètres — élégantes et dégueulasses. C'est une séquelle des années quarante, quelque jeune allemande survivante de Berlin 45, recouverte de poussière.


Et soudain elle éclate de rire et l'image est anéantie. Debout sur le pas de la porte, pleine de neige, elle avait il y a deux secondes l'air beaucoup plus grave, mais peu importe le contexte elle est incapable de maintenir son sérieux très longtemps. Elle demande à entrer.
- J'aurais beaucoup eu à te raconter, mais ça ma tente plus.
Je m'écarte du seuil, je m'asseois sur mon lit, je me demande si j'ai à boire. Elle laisse tomber son sac par terre, choir son sac par dessus, souriant toujours comme pour ne pas pleurer, ne pas se plaindre; nous avons seulement fêté ensemble à ce jour. Je me souviens, il me reste du rhum brun, mais rien pour le diluer, sinon de la vieille glace. Quand je ne me saoule pas, je ne parle pas non plus.


Elle me rejoint sur mon lit, dépose sa tête sur mon épaule, puis dit :
- Et toi, ça va bien ?
En temps normal j'aurais haussé les épaules, mais pour respecter son immobilité, pour qu'elle reste, je réponds seulement
- Bah...
Depuis que tu es entrée je ne sais plus du tout. Je n'ose proposer si café ni alcool, elle est trop calme, elle reprend son souffle. Elle ne passe pas de remarques, — je t'aurais crue plus enjouée en réalité — j'avais deviné que t'étais renfermée, seules les timides ont ce rire aussi juvénile une fois saoules, seules les douces — elles peuvent se mettre à gueuler et c'est toujours joli parce que c'est du bonheur


Absolument rien. Pas même de clope queen size à m'offrir pour le moment, pourtant je les ai vues dépasser de la poche de sa veste.
- Est-ce que je peux dormir chez toi cette nuit ?
- Il n'y a même pas de place pour un matelas par terre, même en repoussant le bordel.
- Peu importe, j'ai nulle part.


Même le futon qui me sert de lit est encombré de livres, de papiers de vaiselle de coussins, de disques de vêtements de déchets. J'ai vaguement honte, mais c'est une honte discrète, qui ne trouve pas d'écho dans son expression ou ses paroles, qu'il ne vaut pas la peine d'exprimer. C'est comme si elle ne voyait rien.
- Tu peux rester, mais ce sera pas confortable pour dormir.
- Je m'en fous.


Elle se lève, se dirige vers la salle de bain. Je vais à la cuisine remplir deux verres de rhum avec des glacons au goût de congélateur. Elle le boit sans rien dire, en sortant. Puis elle en demande un autre; je nous en sers donc un autre. Ma gorge se détend. Alors elle va chercher ses cigarettes et nous partageons son paquet et finnisons ma bouteille. Elle continue toujours à rigoler mais l'hilarité ne me gagne pas.


Quand je sens que nous sommes sur le point de dormir, je lui demande se lever du futon, j'agrippe la couverture qui le recouvre et je la tire vers moi, je la secoue, c'est le plus rapide pour se débarasser du bazar.
- Tu te fous de tous tes objets.
- Éperduement.
Je voulais proposer qu'on prenne chacune notre moitié du futon et qu'on dorme chacune dans un sens, mais elle se couche en plein milieu sans me laisser parler.
- Tasse-toi, il faut que je me couche près du mur.
J'entends un gloussement étouffé.
- Pourquoi ?
- Le vide, je peux pas.
Elle continue de se foutre de moi, mais elle se pousse. Je m'allonge, je lui tourne le dos, je n'y peux rien, je dois dormir face au mur et non face au vide, peux importe à quel point je me suis défoncée ou pactée. Je l'entends me dire qu'elle devra peut-être rester plusieurs jours. Elle  se colle contre mon dos. Il fait froid ici.
- Et je devrai t'emprunter du linge, j'ai rien pu sortir de l'appart.
Elle empeste la fumée.

15.2.06 23:42


Premières neiges


 


Je recopie des passages de mon cahier puisque je n'ai plus vraiment envie d'écrire du nouveau. Là il faut que je mette tout au propre, que j'ordonne ça, que je relise tout ça, et que je réécrive.


 


Voici un passage qui a bien sorti au premier jet, que je retoucherai pas beaucoup.


Ce texte est très proche d'une suite poétique que j'ai écrite cet automne et qui s'intitulait Méchante mi-novembre.


*   *   *


Sans avertir Raphaël se met à chanter. C’est un chant débile, autant un cri, autant un rire, qu’un chant. Je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit, je ne sais pas, en fait, s’il s’agit de mots. Sûrement pas. Qui, entre nous deux, est fou et qui est sain, ça n’a jamais été plus ambigu que ce soir.  fficeffice" />


 


Ce type était magnifique à voir sur une scène, se démenant à peu près de la même façon. Là il ressemble à ce qu’il est, c'est-à-dire un ivrogne. Il est assis au fond du portique, on voit à peine son visage. Il gueule comme un sauvage et les passants nous jettent des pièces avec pitié. Debout, appuyé contre le mur, je les suis tous du regard tandis qu’ils me contournent et partent sans se retourner. Ils voudraient continuer à nous fixer mais ils ont peur que je leur parle. J’ai l’air vaguement menaçant, enserrant de la main le pommeau de la canne, presque aussi haute que certains d’entre eux.


 


Ils lancent des sous entre nous tandis que son chant se change en plainte. La première neige à coller au sol tombe. Il a peur.


 


Il se tait aussi soudainement qu’il a commencé. Il avale le fond de sa canette de bière. Il tire sa couverture sur lui. Les pièces tombent par terre, nous les chercheront demain matin, nous nous gèleront les doigts. Il descend sa tuque devant ses yeux. Je vais faire quelques pas autour du Square Berri. Je traîne la canne sans m’appuyer dessus. Elle creuse un sillon dans la neige. Il n’est pas dix heures, encore beaucoup de monde s’affaire au centre-ville. Je m’assois sur le muret. J’aurais envie d’un de ses bouquins de poche que transportait mon frère dans son vieux sac, tellement usés qu’on ne pouvait plus lire le titre ou voir l’image de la couverture. Je les lui donnais presque intacts, ils finissaient tous du même jaune-brun et ne tenaient plus fermés. Je lirais n’importe quoi, éclairé par les lampadaires et par la neige.


 


Il a recommencé à faire du bruit. Je vais le rejoindre en laissant traîner la canne dans la neige. J’essaie d’apercevoir les visages de ceux que je croise, mais ils gardent les yeux au sol, et je ne vois que leurs couvre-chefs. Ils me craignent encore plus depuis que je marche lentement. Surtout le soir. Parfois le jour je peux leur parler, quand certains matins je me réveille enragé, je souris et je ris et j’ai l’air d’un débile sympathique, mais ce n’est pas de la vraie joie. Je ris du même rire que mon frère, de ce rire presque insultant qui les faisait réfléchir, disait-il, une demie secondes, même pas assez longtemps pour qu’ils ne s’en rendent compte. Sa vue leur serrait les trippes, une demie seconde. Un petit frisson d’injustice leur grimpait dans le dos. Les plus sensibles et les plus spontanés s’arrêtaient  devant lui et disaient qu’ils ne pouvaient croire qu’un être aussi beau puisse être là devant eux plutôt qu’ailleurs. Ils offraient compassion et argent mais après trente secondes ils s’étaient enfuis aussi, en soupirant de soulagement.


 


Des bribes de ses lettres me reviennent entières, maintenant que je peux bien les comprendre :


Tant que je n’aurai pas décidé de tout envoyer promener il faudra manger, tant que je serai pas retourné me cacher dans ton salon, il y aura ceux qui défilent et à qui je devrai soutirer le dîner. Je peux vivre quelque temps sans me préoccuper d’eux, mais pas beaucoup plus, un moment donné j’ai mal au ventre de n’avoir vécu que de ce qu’ils me jettent en sortant des commerces. Un moment donné je dois me résoudre à leur parler, briser le silence (leur immense boucan collectif, à force d’être interminable, est comme le silence), je dois sortir de mon portique comme d’une cellule, en arrêter un pour finalement me souvenir que cette monstrueuse masse est multiple, pleine de gens parlables, qu’il me boufferont pas, qu’ils n’ont même pas le pouvoir de m’assimiler. 


C’est ce « tu » à qui il s’adresse que je ne reconnais plus. Dommage qu’il ne soit plus là pour me connaître.


 


Quand mon frère se sentait vraiment bien, il faisait son argent en les divertissant. Il les invitait à sa faire lire leur avenir. Il leur prenait la main mais les regardait seulement dans les yeux. Il délirait une minute en leur tenant la main, leur prédisait plein de bonheur, devinait leur personnalité à leur réactions, les enchantait avec ses révélations, la plupart se sauvaient après lui avoir laissé de l’argent, beaucoup d’argent dans le cas de ceux qu’il avait fait sentir les plus spéciaux, ils se sauvaient remplis d’un étrange bonheur teinté de beaucoup d’angoisse. Comme s’ils avaient cru que mon frère ait pu leur faire du mal. Comme s’il avait pu les contaminer avec sa misère joyeuse, juste en les prenant par la main. Ils s’éloignaient sans savoir s’ils avaient été agressés ou bénis. Ils se sentaient bien sans comprendre comment c’était possible. Ils se sentaient sales en même temps. Ils repensaient souvent à mon frère pendant leur journée mais essayaient de l’oublier parce qu’ils ne pouvaient quand même pas s’avouer qu’ils en étaient sourdement jaloux.


 


Je me rassois à côté de Raphaël, qui fredonne toujours comme un bambin. J’ai tout essayé, c’est impossible de l’empêcher de faire du bruit.


 

30.1.06 21:16


La chasse n'est pas encore ouverte

Voici le premier texte que je remettrai en classe dans le cadre de mon cours d'Atelier de prose.


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Lectorat presbyte, c'est mieux la couleur ?


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J’ai du laisser l’auto derrière la barrière. Je n’avais pas demandé la clef à mon père. Je n’ai averti personne de ma présence sur la terre. J‘irai les voir si ma semaine de vacances ici me fait assez de bien. J’ai grimpé par-dessus la clôture et songé qu’il faudrait dire à quelqu’un de remplacer la vieille affiche « propriété privée » que le soleil a délavée jusqu’à la rendre illisible. Au pied de la barrière fumait un tas de viscères trop gros pour être celles d’un simple cerf de Virginie, laissé par un quelconque braconnier  – qu’une pancarte neuve n’aurait pas fait rebrousser chemin. Mais c’est une question de principes. Je passerai en acheter une à la quincaillerie quand je partirai. Je me suis pincé le nez, j’ai continué ma route, je ne savais pas quoi faire.fficeffice" />


 


i tnd je partiraisser chemin. CJe suis descendue vers la cabane par le chemin sablonneux, que l’érosion travaille à chaque fonte des neiges, creusant les fossés qui le bordent plus profondément chaque année. À certains endroits, au fond de ces rigoles, on peut briser la croûte de terre glaise séchée qui n’a pas plus d’un pouce d’épaisseur, et dévoiler un filon d’argile bleu pigeon très pur, qui par les étés pluvieux, reste assez liquide pour permettre à deux adultes de s’y baigner et d’y bouger librement sans rester coincés par la succion. Je n’étais plus venue jusqu’ici depuis si longtemps que le chemin de m’était plus familier, je ne connaissais plus ses courbes, et quand l’une d’elles a débouché sur la clairière, j’ai senti me revenir des tas de souvenirs d’enfance, que j’ai eu plutôt amère et pluvieuse. J’ai frissonné. J’ai vu l’abri sur pilotis, de finition rustique mais  très droit, dont les portes et les fenêtres sont dépareillées parce mon père et mes oncles charpentiers ont utilisé les restes de deux maisons différentes pour l’ériger : celle qui pourrit plus loin dans les terres, depuis qu’ils l’ont arrachée de ses fondations, quand ils ont exproprié ma famille d’un million de pieds carrés pour faire passer l’autoroute 55 entre Windsor et Richemond; et celle que ma grand-mère a fait rénover après la mort de mon grand-père avec l’argent de l’expropriation qui fructifiait dans un compte d’épargne depuis 25 ans. Ils lui ont donné dix sous du pied carré, pour un total de cent mille dollars, montant à la fois énorme et ridicule, dont j’hériterai éventuellement des restes. C’est malsain de faire de tels calculs, mais personne dans ma famille ne peut s’en empêcher : ma grand-mère est une femme frugale, elle n’a certainement pas tout dépensé. De toute façon l’argent m’intéresse bien moins que la terre. J’ai toujours peur que les bulldozers reviennent, que ce soit pour doubler l’autoroute ou pour planter des pylônes. Chaque fois que je remets les pieds ici, j’oscille entre l’angoisse, la rage et la béatitude. C’est un lieu magnifique.  


 


Si on tend l’oreille, on peut entendre les voitures d’à peu près n’importe quel point de la terre. Mais si l’on n’y porte pas attention, on peut confondre leur bourdonnement avec le vent. On reconnaît le vrai silence à la tombée de la nuit. J’ai fait un feu. Même si c’est l’été, il commence à faire assez frais, pour moi qui suis habituée à suffoquer dans mon vieil appart. Je décide de ramasser mes bouteilles de bière et d’aller continuer ma rêverie dans la cabane.


 


Je laisse imprudemment mon feu mourir dans son enclos de roches, parce que j’aime bien l’entendre agoniser, cesser de pétiller graduellement, ça me rassure un peu quant à la menace éventuelle d’une visite du Diable dans mon abri. Ce tas de braises fait partie de la dizaine d’activités que j’ai entreprises au cours de la journée sans les compléter. Entre autres, j’ai noté et cloué au mur cette citation des Clochards célestes que je m’entraîne à lire sans rigoler, larmoyer ou grincer, ou tout ça à la fois :


 


 « Les arbres produisent toujours une impression familière; on dirait le visage d’un parent disparu depuis longtemps et qu’on revoit comme dans un vieux rêve; une bribe de chanson oubliée qui dérive à la surface des eaux; cela fait penser à toutes les vies et à toutes les morts survenues il y a un million d’années; et les nuages qui passent semblent en porter témoignage. »


 


Mon édition a presque 400 pages et le narrateur de Kerouac y raconte sans pause sa pleine jouissance de la vie, sa communion avec la nature et surtout son exaltation qui pendant 400 pages ne se dément jamais : Ray Smith est accompli et libre. Il arpente les routes américaines avec son poncho imperméable enfilé par-dessus son énorme sac à dos. Il ressemble à une tortue. Il me donne envie de pleurer. Quarante ans me séparent de lui et tout ce qui le constitue m’est inconcevable : son mode de vie, mais surtout sa paix.


 


Aujourd’hui j’ai trouvé un mulot dans la cabane. J’ai réussi à l’attirer au creux de ma main grâce à des miettes de cheddar fort et de pain. Je l’ai déposé dehors. Je sais que si un rongeur m’avait surprise à  mon appart en ville je serais devenue violente et vaine, j’aurais tenté de l’écraser avec une chaussure ou de l’enfermer dans un pot de confiture. Mais je sais que ce soir je serais en mesure de répéter cet acte miséricordieux même envers une araignée. Je suis une sainte. J’oublierai tout dès que je reverrai un humain, qu’il s’agisse du vieux pompiste de chez Olco, qui gère son post’ à gaz depuis que ma famille est installée dans cette ville, ou de ma propre mère quand elle me fera faire le tour de son jardin, pour admirer ses clématites, la plus vieille a une douzaine d’années et fait la jalousie de toutes ses voisines, ses hostas géants qui suscitent moins d’envie parce qu’ils sont plantés derrière la maison, et ses six variétés de monarde, dont on peut utiliser les fleurs pour épicer les salades.


 


Une partie de dames engagée contre moi-même attend sur le coin de la table, quelques livres se relaient entre mes mains et le ruisseau qui coule derrière l’abri garde au frais les bières cordées au fond d’une caisse de lait en métal. Le Seigneur-s’il-existe réprouverait certainement mes lectures, mon alcool et mes mégots de joints jetés dans le poêle en fonte, mais j’ennuie certainement le Diable : après quelques jours en forêt, même si mon fond angoissé me commande toujours de refuser la sensation, je commencerai à me trouver épanouie et valeureuse. Et puisque personne ne me verra, je parviendrai à nommer ce sentiment qui progresse avec hésitation dans mon esprit, sans qu’il ne se fragmente automatiquement, sans que je redevienne aussitôt une conne au bord des larmes. À défaut de recevoir une illumination je réussirai à rester immobile. On dit que le stress causé par la ville prend au minimum vingt-quatre heures à se dissiper. Je suis donc à mi-chemin de la paix. J’imagine que le Diable n’a que faire des gens paisibles. Il préfère hanter les peureux, corrompre les envieux ou terroriser les naïfs. Je note des phrases brèves sur un calepin laissé sur la table par un oncle qui a séjourné ici avant moi, ne serait-ce que pour me souvenir que ce monstre qu’on nomme communément la joie peut-être approché en prenant toutes les précautions. On ne peut plus foncer vers lui et l’étreindre avec ardeur comme l’aurait fait un beatnik. Ceux-là et leurs suiveurs ont été heureux pour moi, ils l’ont été à me lever le cœur, si bien que je ne ris plus jamais que pour me moquer du bonheur, ou des autres, de leur bonheur ou du reste. Ceux-là croyaient que le messie revenait et visiblement il s’est abstenu, et visiblement personne ne l’attend plus. Le Seigneur-s’il-existe sait que j’ai tout tenté pour devenir une hippie. J’en ai fréquentés, de plusieurs générations, rien à faire, ils me sidèrent et m’emplissent de jalousie en même temps. C’est leur bonne foi. Je plante une chandelle dans la bouteille que je viens de vider – la cinquième – et je vais en chercher une autre dehors. Les craquements de mon feu me parviennent en même temps que ceux que provoquent animaux et lutins en marchant dans la forêt. J’essuie le goulot de ma bière avec ma manche de chemise en songeant à toutes les personnes qui me trouveraient dégueulasse de le coller ma bouche et je me demande ce qu’ils penseraient de mon thé à la neige fondue de l’hiver, ou de ma méthode de récurage de chaudrons qui consiste a jeter une poignée de gravier dedans et à frotter très fort. Méthode de hippie s’il en est une, je l’admets. Mais je suis contre l’amour universel. Je suis allergique à l’amour universel. Peut-être parce que j’ai l’impression d’être la seule au monde à encore en ressentir. Ça me monte dans la gorge comme un brûlement d’estomac, et ça m’étouffe.


 


Quand je me sens envahie par n’importe quelle forme d’amour universel, s’amorce immédiatement un processus de défense. Par exemple je songe très souvent au Seigneur-s’il-existe, mais rarement sans son risible suffixe. Particulièrement dans ce lieu où je passe mes vacances, il me faut détruire les bons sentiments à mesure qu’ils m’envahissent. Sinon le choc de me retrouver de nouveau à l’appartement en ville, de me retrouver parmi les gens, tout contre eux, dans le métro puis en file au dépanneur pour acheter le journal sera trop dommageable. Je ne dois pas me prendre au sérieux quand je lève les yeux pour regarder les cimes des arbres contre le ciel et que les noms de trois amis d’enfance m’apparaissent. Je leur accorde deux minutes d’hommage, en pensée, puis je les mets de côté. Je sais que je ne les appellerai pas. Les revoir ne me ferait pas plaisir, je n’en éprouverais qu’un lancinant sentiment de stupidité qui mettrait des jours à disparaître, annulant ainsi tout l’effet curatif des vacances. Je ne me supporte qu’après des jours entiers de silence, au moment où je n’éprouve plus du tout le désir de communiquer. J’ai le bonheur misanthrope et jaloux. Il ne résiste jamais au contact humain.

27.1.06 04:37


« Soit ils veulent être tordus, soit ils le sont, c’est pas clair »


 


Séparément je les apprécie tous les deux : dans la mesure où je me surprends souvent à détester ou a craindre même ceux que je crois aimer, constat qui me donne honte de moi, raison pour laquelle je disparais tout le temps et vous côtoie plus souvent dans ma tête que dans vos maisons, c’est que très vite je développe l’ingratitude comme un symptôme d’allergie à vos routines et surtout à mon enfermement, à mon immobilité. Je commence à vous faire chier. Ils sont rares ceux que j’aime bien et qui ne l’ignorent pas. Il y a elle, depuis toujours. On a tout de suite été comme les frère et sœur qu’on aurait trop longtemps laissé partager les draps. La première fois qu'elle m’a vu elle s’est écriée qu’elle n’avait jamais vu quelque chose d’aussi joli, mais elle m’a assuré que son amour resterait toujours platonique, que j’étais un bibelot seulement (qu'on préfère ne pas manipuler, qui fait trop de peine à briser), et depuis elle me veut du bien avec presque trop de ferveur. Je m’efforce donc de lui montrer que je ne le mérite pas, je l’ai déçue plusieurs fois, sans qu’elle ne renonce à sa foi en ma beauté intérieure et extérieure (elle est folle). On se voyait quand elle donnait des fêtes à l’appartement qu’elle partageait avec Sacha, des soirées démentes où Sacha était le plus dément. Un soir elle m’a montrée à lui comme on exhibe une poupée, «regarde mon nouvel ami comme il est craquant», il m’a étudié et m’a souri, il me connaissait pas mais lui sa réputation dépassait les frontières de son cercle d’amis (grand). Je l’ai bavé tout de suite pour mettre les choses au clair, il me donnait un peu froid quand il était de bonne humeur, personne n’était épargné par son regard scrutant tout le monde avec envie et sans pudeur. Il se prenait comme une Dieu. On le prenait comme tel. Il approchait et obtenait tout ce dont il avait envie comme s’il avait été magique. Je l’ai traité de grande sorcière. Il a ri. Il rit tout le temps. Pendant l'appocalypse il rira encore. Il a dit «c’est à toi que Rachel veut pas faire l’amour ? » d’un ton assez bas pour que moi seul comprenne, dégoûté et compatissant, il a repris, « elle est vraiment stupide, pourtant tu la laisserais sûrement t’apprendre la vie », et plus fort, « tu connais quelque chose de la vie, toi? »fficeffice" />


 


Pour le faire taire, une arme de dernier recours efficace : les allusions au fait que dès la première rencontre je l’ai vu dans mon radar à ex-rejetés amers, à ex-taches dont la valeur a été découverte trop tard. À êtres d'exceptions étouffés pendant l'enfance. Entre nous on se reconnait. Comme je suis tout de même une personne gentille, je vais rarement jusqu’à l’appeler Enfant-tonnerre, Sacha-la-lune, Poux-de-Sacha ou Miss-Sacha-tapette, parce que c’est ce qui lui fait le plus mal. En forme, il m’insulte avec la cruauté la plus enjouée, mais les lendemains de veille il est trop fatigué et trop las, c’est un pacifique, au fond. Moi je suis en tout temps une nuisance du verbe mais bon joueur, j’ajuste les railleries, je le traite seulement de vedette, quand il est trop fatigué. Quand on se voyait encore, je lui disais « Petite-étoile-vascillante, tu vas te brûler », ce qui arrivé très vite, à cause de moi, je sais pas, surement pas. Un jour Sacha-mon-amour s’est senti vain épuisé et malsain et il s'est posé à nouveau plein de questions d’enfant  sur la méchanceté du monde. Il a quitté les soirées et il a commencé à s’enfermer dans son appart avec quelques étranges pas très mondains dont moi, mon frère Élie Éternel, sa copine Sophie Translucide, Raphaël Abénaki, et notre sœur Rachel-la-danse.


 


Bref ce dingue total et Rachel l’amie incestueuse formaient un genre de couple aveuglant qui me donnait un peu mal au cœur, amoureux pour vrai, mais moderne, carburant à la double-pensée, dérisoire, provocateur, violent, l'affaire la plus cool du monde, je détestais les voir ensemble, encore plus en public. Dans la tranquilité de leur salon ils se montraient plus sincères.


 


Un peu avant de me retirer ici j’ai envoyé des avertissements et fait des prédictions à presque tout le monde, semé quelques grains dans leur esprit, histoire qu’ils ne m’oublient pas tout de suite. J’ai dit à Sacha, qui durant sa propre retraite appréciait me poser des questions, que leur truc allait finir en désastre et laisser un gros trou noir. Il a répondu, l’air presque persuadé, déjà : « même si… » et je lui ai coupé la parole, « trop tard, bonhomme, mal irréversible ». «Ouais.»  

16.1.06 03:30


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